
Madame Cruz(roman à paraître) (Premières lignes d’un roman à paraître) Ah ça ! ce qu’elle s’en contrefout, madame Cruz, des explications qu’on lui fournit sur le palier pour justifier le raffut. Ce qu’elle exige, c’est que ça cesse. Elle s’est avancée sur le pas de la porte de son appartement, furieuse, les mains aux hanches, sa protubérante brioche en proue, enflée sous le luisant cache-poussière. - Mais nom de Dieu, qu’elle hurle, qu’est-ce que c’est que ce tintouin ? Ça tombe bien, l’énorme ramdam d’un coup a diminué en décibels pour faire place à des chuchotements pleins de gravité. Dans ce decrescendo soudain, la gueulante de madame Cruz sonne un poil intempestif. Mais de jurer dans l’ambiance, ça ne la tracasse pas. S’il fallait qu’on s’inquiétât de faire tache ! Chez elle, n’être jamais au diapason, c’est comme une vocation. Et un orgueil ! Sur le palier faiblement éclairé par la veilleuse et dans l’obscure cage d’escaliers, un ramassis de fantômes s’affaire. Les voisins, qu’elle distingue mal et dont elle ne fait par habitude et par fierté aucun cas, tentent à voix basse, avec des gestes feutrés et tragi-comiques, de lui faire comprendre que le vieux Peermans, le locataire du sixième, a dégringolé les escaliers. Il gît là en-bas, lui susurre-t-on, tout disloqué, vautré parmi ses maigres emplettes, une bouteille de rouge, un fromage, des poireaux, quelques conserves. Ça doit composer une de ces bien pathétiques natures mortes ! C’est pas avec ça qu’on émouvra madame Cruz qui se dit quand même, une seconde désinvolte, que le malheur est une dégueulasse hyène portée sur les petites proies fragiles. Ce qu’est le vétuste et jaunissant Peermans. Un errant épouvantail qu’elle entrevoit parfois, le glissement fourbu d’une paire de charentaises qu’elle entend, le soir, frotter son plafond. © Denys-Louis Colaux, 2007